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"B.- B." a initié une conversation dans fr.rec.photo, intitulée:

Images vides

Pas facile de partager des réflexions généralistes sur la photographie, mais
j'aimerais essayer en partant d'une photographie qu'albert nous a proposée
ici-même :
http://photo.imaginaire.free.fr/portable/marche.htm

La perception immédiate est assez simple : c'est l'histoire d'un
cheminement. Quand le regard en cherche le début, à droite, il se trouve un
peu désappointé. Il aurait bien aimé découvrir une émergence progressive
alors que la progression commence au milieu de rien, comme ça, sans raison
apparente. Frustration. Il survole la marche, accompagne la personne, se
prépare à la voir continuer au bout du sentier pour la perdre de vue au loin
quand il se heurte à une disparition brutale. Problème. En y revenant -
c'est tout ce qu'il reste à faire - il détaille la séquence. C'est bien,
mais à cause du demi-tour, elle ne paraît pas isochrone. Éduqué qu'il est
des Muybridge & consorts, il est un peu déçu.

Il cherche alors autre chose, cet oeil, quelque chose qu'il n'aurait pas
perçu tout d'abord, quelque chose à découvrir parce qu'il a bien sûr en
mémoire d'autres cheminements. Comme c'est un oeil aussi éduqué aux
classiques - un peu - il lui revient le cheminement de Dante guidé par
Virgile dans La Divine Comédie, non pas le Delacroix (une bouse) mais celui
du sublime Botticelli :
http://www.lemondedesarts.com/images/Botticelli28.jpg

Là au moins, le cheminement sur la même image a un sens, celui de la quête
initiatique.

Pour mieux illustrer mon désarroi face à cette marche «vide» de la photo
d'albert, j'aimerais présenter rapidement une oeuvre de ce même Botticelli.

===== Nastagio degli Onesti =====

Voilà un tableau surprenant, plutôt incompréhensible :
http://www.bergerfoundation.ch/wat4/zoom.cgi?dia=73

L'histoire qu'il narre est celle d'un riche jeune homme amoureux d'une jeune
fille noble qui dédaigne ses avances. Désespéré, il songe au suicide. Un
jour qu'il se promène en forêt, il entend des cris et voit une jeune femme
complètement nue qui fuit, poursuivie par des chiens et un chevalier en arme
qui la menace. Nastagio veut la défendre, mais le chevalier lui demande de
ne pas intervenir. Il lui raconte que lui-même s'est suicidé à cause d'un
destin semblable, et que la jeune femme qui l'avait éconduit s'en était
trouvée fort aise. Comme elle mourut peu après, les deux furent damnés. Son
châtiment à lui serait de tuer celle qu'il aimait et de lui prendre le coeur
puisqu'elle l'avait insensible - son châtiment à elle - et de le donner à
ses chiens. A peine l'acte réalisé, ils auraient à tout recommencer, et cela
chaque semaine.

Cela explique la peinture, ses deux personnages, le premier Nastagio
sortant de son camp et errant dans la pinède, songeur, puis sa réaction à la
surprenante apparition.

Maintenant, le deuxième tableau est plus clair :
http://www.bergerfoundation.ch/wat4/zoom.cgi?dia=76

Cette fois le dédoublement frappe le couple maudit devant un Nastagio
effaré : dans le même champ pictural le chevalier tout à la fois extrait le
coeur de sa victime, le donne à ses chiens qui le mangent devant nous (en
bas à droite), puis la malédiction continue et la poursuite reprend à
l'arrière-plan.

En fait, notre ami Nastagio est un petit futé. Il décide ses proches
d'organiser un pique-nique pour celle qui le rejette ainsi que toute sa
famille. Au milieu du banquet qu'il a bien sûr installé au bon endroit,
l'apparition a lieu. Effroi, explication : voila ce qui arrive à celles qui
se rient d'amours sincères et les poussent au désespoir :
http://www.bergerfoundation.ch/wat4/zoom.cgi?dia=79

Le soir même, la belle effrayée se dit prête à céder. Nastagio ne l'entend
pas de cette oreille, lui veut le mariage, pas moins. Elle convainc sa
famille, et l'affaire est conclue :
http://www.latribunedelart.com

L'histoire est tirée du Décaméron de Boccace qui est, avec Pétrarque et
Dante, un des précurseurs phare de la Renaissance, et ces tableaux répondent
à une commande de Laurent de Médicis (1983).

===== Ouf, c'est fini ! =====

Tout ça pour expliquer que dans une image, le dédoublement des personnages
doit avoir à mes yeux une fonction, il doit servir un propos, quelque chose
en tout cas, et que dans l'image d'albert je ne trouve rien, que puic, nada.
Pour moi c'est juste l'histoire de quelqu'un qui marche, quel intérêt ? Et
ça vaut pour beaucoup de ses photos, ses chimères et ses rêves, je ne les
vois pas, ses assemblages ne me montrent rien d'autre qu'une réalité
morcelée, distordue, reconstruite.

Qu'on se comprenne bien, cette référence n'était qu'un point de départ,
albert n'est pas en cause, c'est juste le prétexte que j'ai choisi pour
expliquer ce que je ressentais exactement devant pas mal de photos, ces
bribes de quelque chose, ces architectures tronquées, ces morceaux de
souvenirs en méchant noir et blanc, ces cadrages minimalistes, que sais-je
encore ? Pour moi quelques lignes, peut-être une texture, une tache de
couleur, pas grand chose...

Images vides.

 

"albert" a répondu dans fr.rec.photo :

 

    Bonjour B-B,

    Ah, c'est dur. En tout cas, merci pour l'histoire (Botticelli), très
bien racontée. Merci encore pour l'analogie ; et j'en trouverais volontiers
une autre, peut-être plus adaptée :

Jeff Wall - Double self-portrait - 1979 :
http://www.hammer.ucla.edu/exhibitions/9/work_96.htm

    Il s'agit d'une photographie en back-light, de grand format. Je l'ai vue
dernièrement à Bâle lors d'une magnifique rétrospective au
Schaulager. Il est assez important de voir l'image en vrai, et le reste
(http://www.tate.org.uk/modern/exhibitions/jeffwall/rooms/room1.shtm),

pour se faire une idée autre que "image vide", et etc... Un avis toutefois ?

 

..../....

 

    Ce double auto-portrait de Jeff Wall est assez injuste, je te
l'accorde. Encore une fois, il est très difficile de juger d'une oeuvre de
cette façon. C'est le problème sur le web. La photographie a besoin
d'être présentée dans sa finalité, sa visibilité ad hoc.

    Pour ce qui nous intéresse : le sens d'une image dans le contexte de la
photographie contemporaine, j'ai trouvé un petit extrait d'une conférence de
Jeff Wall, suffisamment significatif pour laisser ouverte la réflexion. Le
lien est ici :

http://www.galerie-photo.com/jeff-wall-une-image.html

    C'est du haché menu, mais voici le paragraphe idoine :

"Ce qui est en jeu ici, dans le travail de la figuration, c’est la qualité
même de l’art. (...) Ce qu’on recherche et respecte dans l’art ce n’est pas
une expression originale, ni l’intérêt d’un public, mais le processus de
figuration lui-même, quand il vise à produire une image tout simplement
juste ; une justesse qui a, en soi, une valeur de formation dans
l’expérience du monde. Si on pense, comme je le fais moi-même, que cela est
déjà en soi une réussite, on admet alors que l’art ne peut être qu’autonome,
gratuit, qu’il n’a pas d’objet mais qu’il a pourtant une fonction : celle de
nous permettre de regarder le monde, précisément de cette façon-là.

On ne doit pas s’étonner que l’art apparaisse si souvent inutile. C’est sa
nature même : il n’est utile qu’à ceux qui croient à son usage. Celui qui n’
y croit pas, qui n’y adhère pas, n’en fera rien."
Jeff Wall

    J'aimerais opérer un détachement en douceur, ou mieux, une mise en
perspective (nous aimons cette expression élastique) à nos précédentes
prises de bec. Nous ne sommes pas comme les corbeaux (: qui tuent l'intrus à
leurs yeux trop bariolé. Donc, à la vue d'une image que l'on ne comprend
pas, qui ne signifie rien pour nous, on devrait en profiter, en conservant
ce sentiment, pour revenir à nos propres images, justement celles dont on a
l'intelligence et que l'on comprend trop bien. Et se dire que cette justesse
de notre compréhension en cache peut-être une autre, celle qui injustement
nous échappe, comme si on était dépossédé par le meilleur de nous même. Le
progrès dans le travail sur la photographie devrait être ressenti comme une
frustration. Plus je suis performant techniquement et intellectuellement,
moins j'arrive à faire coïncider cette justesse qui progresse elle aussi et mène
son chemin parallèlement. 

    Amitiés,
    albert

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