Cyberpunk 2077
La géostratégie de l'imaginaire L'intuition dirige le geste,
on aimerait ensuite la traduire avec un
raisonnement afin de la reproduire dans d'autres photographies. Mais le véritable but
de l'intuition échappe à
la raison, il se montre toujours par une métaphore. Ici je vais essayer de
la décrypter, mais il me faut auparavant
décrire simplement l'image, comment elle a été élaborée et construite pour
que cela donne au final la bonne métaphore.
Cette photographie d'assemblage a été conçue en temps
"réel" dans le jeu vidéo Cyberpunk 2077. Issue d'un jeu médiocre, qui ne méritait pas
qu'on s'y attarde, elle était la seule à présenter un point de vue valable
sur Night City, une immense ville sans aucune âme, générée sans
imagination par une IA décérébrée. En fait je la trouvais intéressante car j'avais bien réussi
l'équilibre de la composition dans une harmonie à la fois visuelle et
musicale. Encore que là le rythme de la musique est moins que binaire, c'est
juste un son pré-harmonique produit par le mouvement de l'espace qui entre en
lui même et après une pause, en ressort. Un peu comme on aspire de l'air et
qu'on l'expire mais ici c'est l'espace qui respire. Il faut faire
attention à ne pas prendre les photos pendant les silences. Il faut aussi tendre l'oreille, sa
respiration est si ténue, on a beaucoup de mal à la percevoir. En
général on pense que l'espace a depuis longtemps rendu son dernier souffle.
La photographie est un langage visuel rempli de jeux de mots comme de jeux
d'images. L'espace respire, aux sons d'une vraie musique on verra
l'image danser, exécuter des entre-chats entre chien et loup avant la nuit où
tous les chats sont gris.
Pour l'instant je me contenterai d'un son, suffisant pour raisonner sur le
mouvement de l'image. Son mécanisme est celui de la projection. L'exemple le
plus simple et le plus connu d'une image issue d'une projection est une mappemonde ou plus exactement
un planisphère. C'est la
représentation plane de la surface courbe du globe terrestre, sa projection par
réduction du volume sur le plan. Elle implique forcément des déformations. Il existe toute une variété
de projections géométriques qui modifient la forme et l'importance des
continents les uns par rapport aux autres. Par exemple la projection Mercator,
la plus utilisée, augmente proportionnellement la surface des pays placés au
dessus et en dessous de l'équateur. C'est celle que j'utilise le plus
couramment pour mes photographies d'assemblage.
Toutefois si la vision du globe terrestre nécessite un
point de vue éloigné, le mien est très proche, les pieds sur terre,
y compris quand je m'immerge dans le monde virtuel d'un jeu vidéo. Cela revient
exactement au même, la réalité et l'imaginaire sont des vérités
innommées qui servent de toile de fond à une seule réalité possible, par la
symbolique du jeu de langage comme des images.
Pour mon unique point de vue sur la ville de Night City, j'ai tout
d'abord dans un premier rendu, utilisé la projection Mercator. Elle est
efficace, par contre elle courbe trop les horizontales. Pour un tel sujet en partie réaliste, le contraste entre la
rigueur de l'architecture et sa déformation est disgracieux et injustifié. J'ai essayé d'autres combinaisons, comme par exemple la
projection Mirror Ball dont le nom est explicite, mais toutes étaient
statiques, sans la dynamique de respiration de l'espace que je recherchais. Je
me suis dit qu'il n'y avait en fait qu'une projection, celle dite à
coordonnées polaires ou petite planète, qui par l'inversion possible de ses
coordonnées offre deux visions radicalement opposées, pour moi cela
définissait idéalement les deux positions de la respiration.
Ma première image restant un peu mystérieuse quant à son mouvement, on dirait que l'espace est en
apnée, je suis retourné dans le
jeu vidéo pour trouver un point de vue plus probant. Arrivé sur une grande place, un
hologramme de poisson circulait en changeant de couleur. J'ai photographié
l'ensemble. La photographie par
assemblage peut décomposer le mouvement des corps comme la chrono-photographie de Étienne-Jules
Marey. Une première vue en projection Mercator, mit à
plat l'espace circulaire et, pour ce qui est de son mouvement, seul le
poisson bougeait. Par contre, les deux autres vues en projection à coordonnées polaires,
l'une normale l'autre inversée, montrent avec évidence les deux mouvements de respiration. De plus elles explicitent
le sens de la coordonnée polaire. Elle s'axe sur un pôle fictif donnant
l'illusion d'un point de vue vertical loin au dessus de la
scène. Il est étonnant qu'un point de vue au sol, comme si la terre était
plate, puisse par sa projection s'éloigner à ce point, redonnant à la terre sa
rondeur, perturbant aussi toute notion du proche et du lointain.
Une dernière chose à propos de cette projection fabuleuse. Depuis les
extrêmes, l'inversion peut se faire d'une façon progressive, libre et non
rectiligne, fluctuant sur des parcours divers, offrant ainsi des possibilités
de vision infinies.
Voilà maintenant dans ma première photographie le mystère du mouvement de
l'espace
un peu dévoilé. Il y aurait encore tant d'images à raconter au risque de nous mettre la
tête à l'envers, mais au moins une chose est sûre, où que l'on se place dans
le monde tout est encore affaire de point de vue.
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