Cascade des Tufs

Le photographe, le peintre

Et moi pensant peindre des photographies... Ce geste me semble si naturel, mais en quoi peut-il ressembler à celui du peintre ?

Géricault achevait Le Radeau de la Méduse. Ayant pris comme modèles certains de ses amis, dont Eugène Delacroix, a-t-il dit : Pour moi, un peintre, un naufragé, c'est pareil. ?

La peinture est avant tout une histoire de composition. En étudiant la toile de Géricault, voilà qui est amusant,
Bon sang ! Encore cette pyramide !


Le photographe, le peintre, le poète

Et le poète ? Il peint le poème, il dessine les mots, il peint les mots eux-mêmes ? Non, il n'a pas besoin de les peindre puisqu'il est déjà dans les mots. Apparaissent aussi des pyramides ? je ne sais pas, je crois que c'est très différent.

Comme une autre façon de jouer de la paréidolie, sans image, plus profondément, pour la musique.

La paréidolie, art premier de la métaphore. je peins des métaphores dans la photographie, ensuite je découvre les pyramides, je recherche alors leur paradigme. Est-ce une recherche vaine comme dans la Poésie Blanche ? Je ne pense pas qu'il s'agisse de la même chose. Dans la poésie blanche, en route vers l'essence première on va seulement sans le savoir plonger dans l'abîme.

Le photographe, le peintre, le poète, le mouvement

La nature du sens est dans son mouvement. Le sens n'est pas fixé comme l'essence. D'autre part, ce n'est pas pour moi n'importe quel mouvement. Par exemple avec la métaphore on ne parle que d'une partie du mouvement, le déplacement. Mais l'idée de déplacement doit participer d'une notion étendue du mouvement :

« Le mouvement est l'acte de ce qui est en puissance en tant que tel » (
Aristote, Physique, III)

Ainsi de la croissance des arbres, elle aussi comprise dans le cycle de la vie et de la mort.

Je reviens à la Cascade des Tufs, où un des mouvements du sens est celui-ci, en rapport direct avec l'étendue du champ photographique :

Lorsqu'on utilise un zoom, et qu'on dé-zoome, on passe du téléobjectif pour aller vers le grand-angle. Cela agrandit progressivement notre champ de vision, constitutif de l'image future. Ainsi le sujet qui auparavant au plus fort grossissement du téléobjectif occupait tout l'espace, diminue en taille et recule de plus en plus dans la profondeur de la perspective, cela au fur et à mesure que les éléments périphériques du paysage arrivent dans l'image. Avec la photographie par assemblage on atteint la profondeur de l'imaginaire, bien au-delà du pouvoir optique de l'œil, ou de l'objectif photographique.

            Mais les berges
sont les consonnes
                            celles
qui bordent l'absence
dans les langues
originelles


Yves Jouan  LOIRES (Ed. "L'Atelier du Grand Tétras" - 2014 -  p.136 extrait)

Ces vers de toute beauté illuminent la profondeur. Et une équivalence formidable m'est offerte ici. Ainsi, dans l'écriture photographique, la fixité de l'image stoppe le mouvement du sens, solidifie les bords. Pendant le processus d'agrandissement du champ photographique, ainsi que l'éloignement du sujet dans les profondeurs, les berges demeuraient mouvantes. Elles s'étendaient indéfiniment. Mais je n'ai pas poursuivi le mouvement. Je l'ai figé afin que ma photographie écrive maintenant avec la lumière, dans les consonnes et les voyelles de la parole intérieure. Ce que dit cette parole dans le poème, la photographie le montre. 

Le photographe, le peintre, le poète, le mouvement, l'abîme

Si on se fie seulement à notre perception visuelle, finalement très réduite, à tous points de vue, on perd les avantages du voyage qui nous emmène dans le souffle des vents imaginaires.

Hearing solar winds (A l’écoute des vents solaires) / David Hykes 1987

Si on se limite aux capacités optiques de l'appareil photographique, on enferme mécaniquement l'image dans le cadre, dans une cage. Tout comme le chasseur y piège les animaux et les tue. Le dompteur lui, beaucoup plus féroce que ses fauves, les maintient en vie pour plus tard sur la piste les montrer en croyant nous faire oublier qu'il est lui même enfermé dans la cage.

A la recherche d'une vision plus ample pour le paysage, plus profonde en moi, j'ai découvert de nouvelles limites à la cage. Phénomène étrange, celle-ci devient comme transparente. Pourquoi ? Comment l'expliquer ?

Je pense que cela concerne surtout cette idée du mouvement. Et du passage de la réalité photographique dans l'imaginaire. Le mouvement s'est éteint au déclenchement de la, ou des prises de vue, mais de son élan il continuera à résonner, depuis l'intérieur même de l'image, en son centre, là où se situe l'abîme.

L'abîme dans son mouvement de recul vers les profondeurs de la (sa) perspective, a aspiré mon désir de voir. Il m'attire de l'intérieur, de la même façon qu'il amène à lui le paysage. 

Quand je fais la photographie, quelque part je suis déjà dans l'image. Cela se passe peut-être au déclenchement, ou en même temps plus tard. Alors un écho se met soudain à résonner venu de partout. Une sorte d'harmonique visuelle, celle qui consolide emplit entoure, en tenant fermement en main la totalité du paysage.

L'abîme, l'ineffable

Le même est à la fois l'abîme et l'ineffable.

Le même est à la fois penser et être.

La parole

La parole du poète.

La parole du paysage.